« La lettre du Président »

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Débat à deux voix Gilles Bernheim/Eric Zemmour
le 1er juin 2016 à La Victoire



28 juin 2016


A la suite de nombreuses interrogations, certaines très violentes et malveillantes, sur la tenue du débat du 1
er juin dernier à la Victoire entre le Grand-Rabbin Gilles Bernheim et Eric Zemmour, il est bon d’apporter quelques réponses tant sur le principe même de la tenue de cette soirée que sur le fond des débats, d’autant que la plupart des critiques, souvent compréhensibles in abstracto, émanent de personnes n’ayant pas du tout assisté à cette soirée.

Comme cela a été rappelé, lors de l’introduction, le thème du débat était évidemment le thème central du livre en cours de rédaction sur les « 150 ans de la synagogue de la Victoire »:

« Qu’est-ce qu’être Français et Juif ? »


C’est notre ami Yves Thréard, journaliste au Figaro, qui a bien voulu animer le débat à deux voix entre le polémiste et le rabbin-philosophe, exercice particulièrement difficile quand on sait l’éloignement des positions de l’un et de l’autre, tant sur l’actualité que, surtout, sur l’Histoire.

D’entrée, le lieu, la synagogue de la Victoire s’est imposée comme le symbole de ce franco-judaïsme, objet du débat, puisque tous les combats des juifs s’y sont exprimés aux côtés de la France, d’abord sous le Second-Empire puis sous la IIIème République, et pendant l’Occupation jusqu’à aujourd’hui.

C’est, également, bien pour cela qu’il fallait que ce débat contradictoire ait lieu à la Victoire afin d’y exprimer
«haut et fort» que certaines des prises de positions d’Éric Zemmour étaient en contradiction totale avec la réalité de l’Histoire, imprimée et exprimée dans nos murs, tant sur la question de l’intégration des juifs à la Nation, que sur la période de Vichy et plus tard sur le soutien des juifs à Israël.

Par ailleurs, concernant l’opportunité de la venue d’Éric Zemmour à la Victoire, à l’heure où les questions d’identité nationale font s’interroger gravement nos coreligionnaires sur leur présence-même en France, il était important de porter une contradiction magistrale, sinon un coup d’arrêt aux propos d’un pamphlétaire, juif traditionnel de surcroît, et ceci dans un cadre juif par un opposant juif.

Il eût été probablement plus simple de balayer, sous le tapis, les propos et les écrits d’Éric Zemmour que de les affronter de face avec la dignité qui sied à notre Institution, ou encore plus glorieux d’invectiver théâtralement ce journaliste au talent de dialecticien reconnu. Plus simple, plus glorieux et moins risqué, mais sans l’intérêt du débat au fond.

La grande majorité des 1.300 personnes qui ont assisté au débat dans une grande qualité d’écoute ont parfaitement compris l’enjeu de cette soirée, fidèles de notre synagogue ou de celle de Saint-Lazare ou habitués des cycles de cours et de conférences de la Victoire. Vouloir les restreindre à un cercle de supporters d’Éric Zemmour, comme on a pu le lire, ne correspond absolument pas à la qualité des présents, et procède, là encore, de la désinformation colportée par des personnes n’ayant pas cru bon d’assister à ce débat, qui rappelons-le, portait sur les
rapports entre la citoyenneté française et la qualité de Juifs dans la France d’aujourd’hui.

Pour en venir au fond, et sans vouloir faire un compte-rendu qui serait moins complet que celui de Sandrine Schwarcz, paru dans Actualité Juive du 9 juin dernier, le thème central du débat
« Qu’est-ce qu’être Français et Juif ? » a, d’emblée, été abordé de façon contradictoire par les deux protagonistes, dans leur présentation de trente minutes chacun, sur les origines du franco-judaïsme en opposant les concepts-clés d’assimilation et d’intégration.

Toutes les théories avancées par Eric Zemmour sont basées sur une certaine nostalgie de ce qui lui paraît avoir été la caractéristique du judaïsme français depuis la Révolution jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, c’est-à-dire une assimilation complète des juifs à la Nation, fondant ou dissolvant, comme le souhaitait Napoléon Ier, tous leurs particularismes cultuels et culturels dans ceux de l’Empire puis de la République. Considérant que dans la France contemporaine la culture de l’assimilation était politiquement morte, Eric Zemmour est allé jusqu’à dire que, pour lui,
« le franco-judaïsme était définitivement mort, lui aussi ».

En philosophe, et non en historien, le Grand Rabbin Gilles Bernheim a, dès-lors, violemment reproché à Éric Zemmour de vouloir projeter
« sa grille idéologique de lecture » des événements actuels sur la compréhension de l’Histoire. Et, en termes clairs, qu’il ne pouvait utiliser les échecs contemporains de l’intégration des immigrés de la fin du vingtième siècle, ainsi que les peurs en découlant, pour réécrire l’histoire des juifs de France, en particulier sur la période de Vichy.
Gilles Bernheim s’est, alors, insurgé sur les pages
du Suicide Français, relatives au rôle de Vichy dans l’extermination des juifs, et qu’Éric Zemmour avait tenté de justifier pendant le débat. Rappelant que Vichy avait devancé la demande nazie sur la déportation des enfants, le Grand-Rabbin a contraint Eric Zemmour à reconnaître le caractère réellement antisémite et pas seulement xénophobe de Pétain et de son gouvernement.



Assimilation/Intégration, c’est bien là tout l’objet du débat relancé à ce stade par Yves Thréard, et qui a permis à Gilles Bernheim de démonter le raisonnement de son contradicteur en montrant que la prétendue assimilation des juifs français ne les avait pas protégés de l’antisémitisme de Vichy.

Pour Gilles Bernheim, au contraire, c’est l’histoire d’une intégration réussie des juifs français depuis deux siècles, préservant tous leurs particularismes cultuel, culturel et même politique vis-à-vis d’Israël, dans un profond attachement aux valeurs fondatrices de la République, qui doit montrer la voie à suivre et donner à penser à nos dirigeants ainsi qu’aux différentes composantes de la diversité française actuelle.
« Porter un regard juif sur les fondements de l’Identité Française ».

En concluant, Yves Thréard a remercié les deux orateurs, soulignant que le débat avait éclairé sur le danger de légitimer l’assimilation qui gomme toute différence, et qui, en prônant l’égalitarisme de tous les concepts entraîne une perte totale des repères et des valeurs.


Dans ce débat de haut niveau, les deux orateurs sont donc allés au fond des concepts, entraînés par la constance du Grand-Rabbin à analyser les chemins du raisonnement de son contradicteur pour le mieux contredire, et espérons-le, ébranler certaines de ses approches.


En invitant Eric Zemmour à débattre avec le Grand Rabbin Gilles Bernheim, sur ce sujet d’actualité, et sans adhérer en rien à ses thèses, c’est
l’honneur de la synagogue de la Victoire de lui laisser défendre ses idées, dès lors qu’il n’est pas le défenseur des négationnistes et qu’il n’est pas non plus frappé d’un quelconque Herem.

La vertu du dialogue, le respect de toutes les opinions, même les plus contraires aux nôtres, la tolérance fraternelle entre les hommes, constituent nos valeurs pour lesquelles nos pères et nos maîtres se sont battus, que nous devons défendre et surtout mettre en pratique au quotidien plutôt que les conserver comme un simple catalogue de principes.

En réalité, le 1
er Juin, nous avons assisté à un débat à trois voix et non deux. La troisième, c’est celle de la synagogue de la Victoire, symbole fort de l’esprit du franco-judaïsme que d’aucuns pensent reléguer au rang des accessoires historiques, mais qui continue de personnaliser l’attachement aux valeurs consistoriales depuis 150 ans et à leurs épithètes: français, juif et sioniste.


Jacques Canet